Entre le 15 mars et le 23 mars 2026, radios, télévisions, presse écrite locale et site d’analyse ont progressivement déplacé le récit des municipales en Guadeloupe : d’un scrutin d’abord lu sous l’angle de la stabilité, ils ont fait émerger l’idée d’une montée en puissance du GUSR, avec Baie-Mahault comme point de bascule.
[VISUEL 1
Chronologie du récit médiatique, du 15 au 23 mars 2026]
Municipales 2026 : un premier tour d’abord raconté comme un scrutin de stabilité
Au soir du 15 mars 2026, le récit médiatique n’est pas encore celui d’un renversement. Il est d’abord celui d’une relative stabilité de l’échiquier politique. Le 16 mars, dans On refait l’actu sur RCI, Georges Calixte résume ce premier enseignement en évoquant une séquence de continuité : sur les 20 maires élus dès le premier tour, le Parti socialiste en compte 4 et le GUSR 10. Le même jour, dans Politique 1ère sur Guadeloupe La 1ère, il rappelle que 29 des 32 maires sortants étaient candidats à leur réélection et que, parmi les 20 élus du premier tour, seuls deux nouveaux profils émergent réellement.
Cette lecture est renforcée par France-Antilles le 17 mars. Dans son entretien avec Georges Calixte, le politologue insiste lui aussi sur la “stabilité de l’échiquier politique”, rappelle que 20 maires ont été élus dès le premier tour et souligne que cette stabilité s’explique notamment par le poids des réseaux locaux et des socles électoraux des sortants. Dans un autre article publié le même 17 mars, Didier Destouches parle d’“une vingtaine de maires réélus au premier tour”, d’un taux de participation “plus que correct” et d’un “nouveau succès électoral du parti politique GUSR”.
Les chiffres servent cette première lecture. Le 16 mars, Guadeloupe La 1ère met en avant le score d’Adrien Baron à Sainte-Rose : 87,20 % des voix. Le 17 mars, France-Antilles reprend ce chiffre en l’intégrant à une démonstration plus large sur la logique de reconduction des maires installés. À ce stade, les bastions tiennent, les figures connues résistent, et le premier tour semble confirmer des équilibres déjà anciens.
Mais, dès le 15 mars au soir, un point de fragilité apparaît : Baie-Mahault. Dans la soirée électorale de Guadeloupe La 1ère, les résultats officieux complets des 26 bureaux donnent Ary Chalus à 3 438 voix contre Michel Mado à 3 236, soit seulement 198 voix d’écart. Sur le plateau, le résultat est jugé “assez surprenant”. Le 16 mars, cette alerte prend une forme écrite dans France-Antilles avec le titre : « Ary Chalus trébuche face à Michel Mado ». Puis, le 17 mars, Georges Calixte précise dans le journal qu’il faut plutôt parler d’“Ary Chalus en difficulté” et d’une “modification lente, mais certaine du rapport de force” à Baie-Mahault. Ainsi, dès le lendemain du premier tour, le récit de stabilité commence déjà à se fissurer.
[VISUEL 2
Premier tour : entre continuité et points de bascule]
Second tour : comment Baie-Mahault devient le symbole d’une bascule politique
Le 23 mars 2026, après le second tour, le vocabulaire change nettement. Et avec lui, le sens de la séquence. Dans son Journal 6H, RCI ouvre sur une formule forte : la défaite d’Ary Chalus à Baie-Mahault “sonne comme un coup de tonnerre”. La station souligne que Michel Mado frôle les 55 % des suffrages, contre 34 % pour le président de Région, et affirme que cette défaite “confirme la domination du GUSR sur l’échiquier politique local”.
Le même 23 mars, Guadeloupe La 1ère choisit un registre moins frontal mais tout aussi spectaculaire. Dans le Journal 13H en Guadeloupe, la chaîne annonce qu’à Baie-Mahault “un nouveau chapitre est en passe d’être écrit” après “25 ans de règne”, et parle d’un “véritable séisme politique”. Le soir même, dans Guadeloupe soir, elle insiste encore sur “la chute d’Ary Chalus” et sur la fin d’une époque. Là, le résultat n’est plus raconté comme une simple alternance municipale, mais comme un événement politique structurant.
La presse écrite et le site d’analyse stabilisent ensuite cette lecture. Le 22 mars, à 22:30, KaribInfo publie : « Ary Chalus quitte la scène à Baie-Mahault », parle d’un “score sans appel : 54,83 % pour M. Mado contre 34,04 % pour M. Chalus”, puis conclut que “le GUSR de Guy Losbar se taille la part du lion et confirme sa prééminence”. Le 23 mars, France-Antilles titre : « Guadeloupe unie a eu la tête de Ary Chalus ». Entre le 15 mars, où Baie-Mahault apparaissait comme un duel serré, et le 23 mars, où la commune devient le symbole d’une chute politique, le récit médiatique a changé d’échelle.
RCI, Guadeloupe La 1ère, France-Antilles, KaribInfo : quatre manières de raconter la montée en puissance du GUSR
À partir du 22 mars au soir et surtout du 23 mars, les médias convergent sur l’importance de Baie-Mahault, mais ne racontent pas exactement la même chose.
RCI est le média qui pousse le plus loin la lecture de domination. Le 23 mars, dans ses journaux de 6H et 13H, la station parle de “domination du GUSR”, puis d’“hégémonie du GUSR”, avant d’affirmer que “Guadeloupe unie, solidaire et responsable s’impose comme le parti de Guadeloupe”. Le même 22 mars au soir, pendant la soirée électorale, l’antenne prolonge déjà cette lecture vers l’après-municipales en abordant les élections communautaires, les majorités à construire et les grands dossiers de gouvernance.
Guadeloupe La 1ère privilégie une autre grammaire. Dès le 16 mars, dans Politique 1ère, Georges Calixte explique que le GUSR dispose déjà d’un bloc de 17 communes “estampillées ou affinitaires”, ce qui peut peser sur l’évolution institutionnelle. Puis, le 23 mars, la chaîne insiste davantage sur le séisme, la fin d’une époque et les conséquences sur les EPCI. Dans le Journal 13H, Éric Rayapin explique que le GUSR conserverait la plupart des communautés d’agglomérations dans les rapports politiques et rappelle que Guy Losbar a déjà avancé le nom d’Adrien Baron pour consolider le Nord-Basse-Terre.
France-Antilles apporte, elle, la force de la formulation écrite. Le 16 mars, la une “Ary Chalus trébuche face à Michel Mado” installe déjà Baie-Mahault comme scène de fragilisation. Le 17 mars, Georges Calixte formalise la double lecture de la séquence : une stabilité générale de l’échiquier, mais une inversion progressive du rapport de force à Baie-Mahault. Le même 17 mars, Didier Destouches parle d’“un nouveau succès électoral du parti politique GUSR”, d’un Ary Chalus “de plus en plus isolé et écarté du pouvoir”, et d’“une nouvelle ère politique” qui pourrait se dessiner pour Baie-Mahault et la Guadeloupe. Le 23 mars, le titre “Guadeloupe unie a eu la tête de Ary Chalus” fixe définitivement la bascule dans un registre très tranché.
KaribInfo, enfin, intervient dans un registre plus net, moins nuancé. Dès le 22 mars, le site raconte la défaite d’Ary Chalus comme une sortie de scène et la victoire de Michel Mado comme la preuve que le GUSR de Guy Losbar “confirme sa prééminence”. Son apport est utile parce qu’il relie immédiatement le résultat de Baie-Mahault à une lecture plus large de l’équilibre politique guadeloupéen.
[VISUEL 3
Registres lexicaux par média]
L’hégémonie du GUSR : un récit médiatique fort, mais discuté
C’est ce qui donne sa profondeur à la séquence : l’idée d’une montée en puissance du GUSR s’impose bien entre le 15 mars et le 23 mars, mais elle n’est ni uniforme ni totalement unanime.
Le 23 mars, dans Parlons vrai sur RCI, la question est posée de façon directe : “peut-on parler d’une hégémonie du GUSR aujourd’hui ?” Pierre-Yves Chicot répond en nuançant. Il rappelle que le GUSR n’a pas gagné partout et cite notamment Baillif, Basse-Terre et Vieux-Habitants. Son intervention est importante parce qu’elle réintroduit de la complexité dans un récit qui, depuis le second tour, tend à se durcir.
La soirée électorale RCI du 22 mars fait également entendre une réserve plus politique. Olivier Nicolas met en garde contre les “tentations hégémoniques”, qu’il juge mauvaises “d’où qu’elles viennent”, et insiste sur la nécessité d’un pluralisme des visions. Cette prudence entre en résonance avec la lecture plus institutionnelle de Guadeloupe La 1ère et avec l’approche plus analytique de France-Antilles. Autrement dit, le mot “hégémonie” devient bien un mot du récit médiatique, mais un mot discuté, contesté parfois, et non une vérité brute imposée sans débat.
Au fond, c’est précisément cette coexistence entre récit de domination, écriture de la bascule et appels à la nuance qui rend la séquence intéressante. Entre le 15 mars, où Baie-Mahault apparaît comme une surprise serrée, le 17 mars, où France-Antilles formalise une “difficulté” politique d’Ary Chalus, le 22 mars, où KaribInfo acte sa sortie de scène, et le 23 mars, où radios et télévisions parlent de “coup de tonnerre”, de “séisme” ou d’“hégémonie”, les médias ont progressivement construit le récit d’une recomposition du pouvoir local en Guadeloupe.
Ce que les médias ont vraiment dit
15 mars 2026 – Guadeloupe La 1ère, Soirée électorale du 1er tour
« 198 voix d’écart entre Ary Chalus et Michel Mado » ; puis, sur le plateau : « c’est un résultat qui est assez surprenant ».
16 mars 2026 – France-Antilles
Une : « Ary Chalus trébuche face à Michel Mado ».
16 mars 2026 – RCI, On refait l’actu
Georges Calixte : « stabilité de l’échiquier politique » ; « le Parti socialiste en a gagné 4 » et « le GUSR 10 ».
17 mars 2026 – France-Antilles
Georges Calixte : « Ary Chalus en difficulté » ; « stabilité de l’échiquier politique » ; à Baie-Mahault, « modification lente, mais certaine du rapport de force ».
17 mars 2026 – France-Antilles
Didier Destouches : « nouveau succès électoral du parti politique GUSR » ; Ary Chalus semble « de plus en plus isolé et écarté du pouvoir » ; « Une nouvelle ère politique se dessine peut-être pour Baie-Mahault et la Guadeloupe ».
22 mars 2026 – KaribInfo
Titre : « Ary Chalus quitte la scène à Baie-Mahault » ; « Score sans appel : 54,83 % pour M. Mado contre 34,04 % pour M. Chalus » ; « le GUSR de Guy Losbar se taille la part du lion et confirme sa prééminence ».
23 mars 2026 – RCI, Journal 6H
« coup de tonnerre » ; la défaite d’Ary Chalus « confirme la domination du GUSR sur l’échiquier politique local ».
23 mars 2026 – France-Antilles
Titre : « Guadeloupe unie a eu la tête de Ary Chalus ».
23 mars 2026 – Guadeloupe La 1ère, Journal 13H
« un nouveau chapitre » après « 25 ans de règne » ; « un véritable séisme politique » ; à Baie-Mahault, « surprise ».
23 mars 2026 – Guadeloupe La 1ère, Journal 13H
« le GUSR conserverait la plupart des communautés d’agglomérations » ; Guy Losbar a annoncé Adrien Baron pour « consolider ainsi le Nord-Basse-Terre pour le GUSR ».
23 mars 2026 – RCI, Parlons vrai
Question : « peut-on parler d’une hégémonie du GUSR aujourd’hui ? »
Réponse de Pierre-Yves Chicot : nuance, en rappelant les cas de Baillif, Basse-Terre et Vieux-Habitants.



